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Imaginaires délavés

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5 novembre 2023

Le réalisme

L'attrait de l'écriture m'a de tous temps fasciné à l'excès, et surtout la velléité d'avoir mon nom marqué sur un bout de papier. Je regardais depuis longtemps des paysages brumeux pour faire surgir en mon crâne des mondes oniriques et splendides, mais poisse, seul le mur de la page blanche me venait. Je faisais alors de longues promenades dans ces paysages brumeux, mais l'esprit demeurait fidèle à lui-même, éteint. C'était une fois dans des montagnes hallucinées que je me tenais, sur les hauteurs neigeuses et hostiles, parmi des arbres squelettiques et des nuées bleues. Mais je regardais à mes pieds, boudant le paysage merveilleux, pestant contre le manque d'oxygène et le vertige. Je ne voyais jamais comme cet environnement pouvait faire sortir l'imaginaire de sa lampe. Je suais à grosses gouttes en gravissant les escarpements, et quand je parvins au sommet, la seule perspective qui m'enchanta était de pouvoir rentrer, enfin. De retour à la table de travail, je séchais méchamment, même alors qu'un vampire brumeux, un sabbat de sorcières et une horde de fantômes tentaient en vain d'attirer mon attention en poussant des gémissements lugubres. Non, il me fallait un sujet réaliste, quelque chose qui puisse mettre en relief une réalité dépassant la fiction, ce n'était pas avec ces petits déboires fantastiques que je pourrais décrire avec perspicacité et efficacité les tourments de l'âme humaine, qui m’émouvaient aussi peu qu'ils m'inspiraient. Je tenais mon stylo en l'air, patientant pendant une éternité en attendant que l'inspiration vienne.

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5 novembre 2023

Un petit monde

Dans un grenier, derrière du bric-à-brac, un rideau rouge, vous le soulevez et découvrez une vieille malle que vous ouvrez... S'y trouve un vieux grimoire dans lequel sont écrits en lettres de sang les mots: Dans un grenier, derrière du bric-à-brac une malle que vous ouvrez... Horreur! J'ai enclenché une mise en abyme sans fond! Les mots se répètent inlassablement dans mon esprit, répétitifs, circulaires. La malédiction du vieux grenier poussiéreux a encore frappé, mais que vois-je dans les lignes du grimoire écrites en lettres de sang? N'est-ce pas le mot miroir qui a été prononcé?

Alors, surgit un grimoire contenu par une malle cachée par un rideau rouge devancé de bric-à-brac. J'écarte le rideau, enjambe le bric-à-brac, jette un regard aigu vers les profondeurs du grenier... Je n'en vois pas le fond. J'avance, mais il se dérobe comme un horizon. Le grenier est-il rond? Les planches, sa croûte si j'ose dire, sont en bois vermoulu. Il me vient une idée: puisque le fond du grenier se dérobe, je vais arracher quelques planches et voir vers où je peux voyager. J'arrache les lattes sinistres érodées par les intempéries, car le toit du grenier a été érodé par les gaz à effet de serre, mais c'est du béton en dessous, ou du macadam, je ne sais pas. Je m'assieds et prends la tête dans mes mains, réfléchis, réfléchis...

Horreur renouvelée! J'ai évoqué à nouveau le miroir infâme! A nouveau le vent diabolique souffle et m'aspire, je n'ai rien à quoi me raccrocher, je suis traîné parmi tous les débris et enfermé avec le grenier entier dans quelques lignes: dans un grenier, derrière du bric-à-brac, un rideau rouge, vous le soulevez et découvrez une vieille malle que vous laissez à jamais fermée...

5 novembre 2023

Chute cosmique

Pour le pianiste inconnu les pierres précieuses ne sont pas forcément l'objectif à atteindre. Son obsession cependant restait un joyau, la perfection de la forme et la quintessence du sentiment exprimé par le degré d'intensité d'attaque des touches. La musique scintillait. Les aigus rendaient, par la précarité de leur existence, des sons cristallins très légers qui évoquaient le cisaillement de bijoux par un joaillier. Puis le silence les fit disparaître, et ce fut un tonnerre d'accords graves rappelant l'attrait que peuvent avoir les vétilles de ce monde sur l'esprit humain, le faisant déchoir. D'abord lents, les accords allèrent crescendo en rythme et en intervalles, s'espaçant dans une dimension inusitée de la musique classique, pour atteindre les sphères cosmiques et terribles du contemporain, les espaces inconcevables où même les diamants ne peuvent résister. Le pianiste inconnu perçut alors l'horreur des astres, qui dévorait les musiciens inspirés, perdus dans leur fugue sonore. Il n'y avait plus dans sa tête qu'un fouillis d'étoiles qui tournaient et brillaient comme des pierres précieuses cassées.

5 novembre 2023

Caverne

On pourrait presque manger dehors, n'eût été la tempête qui ravage le paysage. Nous regardons pitoyablement l'univers s'effriter derrière la vitre blindée, même s'il fait bon dans la maison grâce aux techniques du chauffage et du double vitrage. Cela fait un an que nous nous terrons là, et que les arbres se tordent et s'effeuillent sous les assauts du vent, devenus tant de formes squelettiques aux ombres sinistres. Le mal que nous avons lâché sur le monde noircit les herbes qui pourrissent désormais dans des marécages. Et nous nous souvenons de notre folie.

C'était une charmante journée de juin, avec une lumière ni trop brillante ni cachée par le moindre nuage, et nous avons pris le parti d'aller festoyer dans la forêt centenaire, buvant et riant sans raison. Mais la forêt était le cadet de mes soucis, ce n'était qu'un cadre où nous pouvions beugler sans passion, et que nous pouvions dégrader à loisir. Tout ce qui nous motivait étaient les simple vapeurs d'éther éthylique où nos âmes s'étaient noyées. Nous vîmes vite, ou perçûmes vaguement, car nos yeux avaient perdu de leur acuité sous l'empire du spiritueux, le passage aménagé sous les racines du chêne centenaire, et, arrachant chacun des branches de l'arbre ancestral pour en faire de vulgaires torches, nous partîmes vers les tréfonds souterrains qui sinuaient sous la forêt. L'air y était statique, plein de moisissure et d'humus, et tandis que nous regardions le spectacle de peintures sauvages sises sur les murs dégoulinant de pourriture, le vent de la forêt sifflait à nos oreilles pour nous susurrer les paroles suivantes: "Humains maudits qui avez arraché mes membres pour les brûler et explorer les méandres sans une once de curiosité, par simple ennui, qu'à tout jamais vous viviez reclus dans votre confort technique à regarder la terre extérieure pourrir!"

Alors que ces paroles sourdaient en nos crânes, nous fuîmes le labyrinthe maudit pour nous soumettre à la malédiction. On pourrait presque manger dehors, n'eût été que la Terre est maudite pour l'éternité!

5 novembre 2023

Souvenir du futur

La nuit vient. A cet âge la saison est l'hiver. Néanmoins chaque jour est prétexte à soleil. Je suis derrière la fenêtre un peu poussiéreuse qui diffuse dans le salon une lumière fragmentée de points d'ombre. De l'autre côté de ce rempart vient la ville, laide, grise. Mais il y a un arbre vieux, un peu comme moi. Cet arbre renaît maintenant. Quelques bourgeons y naissent. Cela me rappelle tout un réseau de souvenirs.

Quand je n'avais que quelques dizaines de lunes, du temps que mon corps ne me faisait pas encore souffrir. Inconscient de mon bonheur, je vis des soleils poindre chaque nouvelle saison sans savoir que le temps passait. Mais celui-ci brouille la réminiscence en une chose confuse, puis, alors que le nuage cache un instant l'arbre à la vue du soleil, cela revient brusquement.

J'étais parti en vacances je ne sais où, pour une promenade en kayak le long d'une quelconque rivière, entouré de sommets autoritaires et rocailleux. Soudain une brèche s'était montrée dans ce mur de roc, qui menait dans une vieille forêt de pins. J'avais décidé de partir en reconnaissance dans ce monde d'aiguilles pour me cacher du soleil qui commençait à me taper sérieusement sur le crâne, malgré les circonvolutions étranges qui surmontaient ce lieu. Mais la température au fur et à mesure que j'y avançais, diminuait fortement jusqu'à atteindre un froid anormal, un froid hivernal. J'étais entré dans un non-espace qui ne se soumettait pas aux règles habituelles des saisons, même la neige y était présente, enclave intemporelle au sein du printemps. Les arbres même y semblaient désespérés, leurs branches moisies et affaissées, tandis que j'évoluais sur une mer d'aiguilles jonchant la terre brune et humide. Je n'y pris pas attention, à l'époque, mais aujourd'hui je puis dire que j'avais découvert au printemps la préfiguration du grand âge. La lumière s'éteint sur la ville, et je vis un des derniers hivers.

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5 novembre 2023

Voyage

Athéna était l'égérie du concile des agronomes. Non pas déesse, elle allait en paroles de l'un à l'autre, faisant infuser en chacun le cœur de sa conception du vivant, sagesse ancestrale remise au goût du jour. Toutefois Athéna était inquiète des reliquats des temps de folie, une période étrange où les constituants du concile, avaient fait de Nature un chiffre sur l'axe infini, et réduit les apports nutritionnels à la Terre aux substrats de combustions étranges. Elle savait également que la sédentarisation excessive augmentait les risques de résurgence du Chiffre et des temps de folie. Aussi elle envoya le concile sur les traces d'Ulysse, pour faire surgir à nouveau en eux, le goût de l'aventure et du rêve comme ciment de raison. Sur un galion affrété pour l'occasion, le concile des agronomes pêcha sur maints océans, cuisinant les poissons avec moult épices et saveurs variées. Chaque jour ils devisaient de souvenirs de rêves, de traces d'écrits perdus depuis longtemps pour les hommes. En contact au fil des temps avec des peuples divers, ils apprirent tous les secrets des plantes, et purent à leur retour gérer une productivité suffisante.

5 novembre 2023

Combat des âges

Dans la ville antique M. Guignon septuagénaire de son état se promenait. Il restait alerte malgré son âge et ne cessait de s'étonner que tant de ruines romaines forment un décor si édifiant. Maigre, les yeux pétillant devant chaque Colisée dévasté où poussaient des arbres centenaires qui les parsemaient de feuilles mortes, M. Guignon se déplaçait sans canne parmi les blocs de pierre fatiguée.

Mais qui était-ce là devant lui, qui se rafraîchissait nonchalamment d'une boisson gazeuse avec un air de dédain mal avisé ? L'adolescent profanateur osait se reposer à l'endroit même où tant de valeureux gladiateurs avaient perdu la vie ! C'en était trop ! M. Guignon s'en alla de ce pas le semoncer et lui faire valoir le droit des morts à reposer en paix. Au bout de trente à quarante exclamations et remontrances bien marquées, l'individu odieux se mit à ricaner bêtement.

Toutefois, à l'étonnement de M. Guignon, il semblait bel et bien que le jeune homme ressentait quelque malaise devant ces imprécations, car en vérité il était venu ici honorer un ancêtre défunt dans l'arène. Il avait passé plusieurs semaines à consulter sa généalogie et ses recherches l'avaient conduit ainsi en cette ville dévastée en un geste de commémoration. Chacun alors commença à mettre en exergue ses arguments, le vieillard arguant qu'on devait respect à ses aînés tandis que l'adolescent disait qu'il était l'avenir de l'humanité. Et ainsi le vieillard et l'adolescent débattirent dans le Colisée jusqu'à la fin des temps.

5 novembre 2023

Départ

C'était un très vieux château dans une très vieille forêt. La femme y avait vécu son enfance mais il était temps de partir. Elle voulait tourner le dos à cette époque de sa vie, à toutes les guerres qu'avait connu le château, aux nombreuses fois où la cour s'était faite cour d'honneur pour les gens d'armes morts au combat. Pour elle l'enfance avait été une nuit sans lune, en cette époque dédiée exclusivement à la guerre. Et maintenant, que restait-il de ces barouds, des orgueils des châtelains qui attestaient sans cesse qu'ils n'avaient pas le choix, qu'elle était la seule issue ? Même les divers festoiements qui avaient eu lieu ne laissaient que pierre noire dans ses souvenirs, ç'avaient été des brouillards de fumée et des sonorités caverneuses. La femme regarda derrière elle le château calciné, prit son cheval et partit pour des contrées rieuses... A supposer qu'elles existent.

5 novembre 2023

Rencontre mélancolique

Dans un jardin public j'ai rencontré le Vide. J'étais pourtant de bonne humeur au début de la promenade, m'émerveillant du foisonnement de couleurs florales et de senteurs exquises, du soleil à peine voilé, juste ce qu'il faut pour ne pas avoir trop chaud. Puis petit à petit, je me suis lassé du jardin qui était devenu banal. Cependant je continuais de m'y promener, malgré les bâillements qui me venaient, malgré le creux qui commençait à surgir en mon cœur. Je commençais à regarder de plus en plus souvent le sol à mes pieds, blasé de tout cela. Mon corps auparavant alerte commençait à faire des siennes, je sentais de vagues douleurs dans les genoux et mes muscles devenaient endoloris du fait de cette interminable marche. Depuis quand est-ce que je me promène dans ce jardin ? 10 ans ? 20 ans ? Et qu'y ai-je fait ? J'ai passé le temps à observer les étés et les hivers tourner, pourquoi n'ai-je pas mieux mis cette période à profit ? Le vide de mon existence m'est apparu soudain dans ce jardin de vie.

5 novembre 2023

Imaginaires délavés

Monsieur le dessinateur de bandes dessinées, je suis très en colère contre vous. Vous aurez deviné à l'adresse stipulée à l'endroit de l'expéditeur, « 7, rue des lendemains enchanteurs », mon identité. Je suis bel et bien le père Noël. Vous devez vous demander pourquoi je vous écris, en général c'est plutôt l'inverse et non ! vous n'aurez pas droit à votre pot d'encre de Chine ; eh bien c'est pour la simple raison que mes rennes deviennent translucides. Pourquoi me direz-vous, et je vous répondrai simplement : en dessinant des images pour les petits où sont représentés mes instruments de travail, à savoir mon traîneau magique et ses bêtes de somme, vous empêchez l'imaginaire de se forger ses propres images, et forcément, il en découle que moi, mes rennes et mon chariot perdent leur substance onirique. J'ai aussi remarqué que ma célèbre barbe blanche rapetissait à vue d’œil. Aussi je vous en conjure, cessez vos mesquins travaux de représentation et laissez les gens m'imaginer en toute liberté. Veuillez agréer monsieur, l'expression de mes sentiments furibonds.

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